Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

HISTOIRE DU CHATEAU DE "FONTAINE" A ANTHEE

3 décembre 2006 - Bernard Falmagne

J’ai trouvé ce document au hasard de mes recherches sur l’histoire de ma région en fouillant les archives et les publications des syndicats d’initiatives existants et disparus. Ce document a été écrit par Jean Collard, collaborateur certainement bénévole au Syndicat d’initiative « Le Molignard, la mémoire de notre vallée » et publié dans la revue du syndicat qui porte le même nom (1983, no 2, avril-mai-juin). Respectant le texte initial de l’auteur, j’y ai apporté quelques corrections, aussi peu que nécessaires, d’ordre textuel, améliorant - j’espère - la lisibilité de l’article et visant surtout la présentation rédactionnelle pour la parution dans ce site. M. Collard cite par ailleurs les nombreuses sources et références utilisées pour la rédaction de l’article. Il reconnaît aussi que son article s’inspire - pour la partie architecturale du Château - d’un article publié par un certain Jean Louis Javaux dans « Le grand livre des châteaux de Belgique. - Tome 1 - Châteaux forts et châteaux-fermes P. 113.

Le Syndicat d’initiative « Le Molignard » est disparu en 1987. Le bulletin trimestriel a été publié de 1973 jusqu’à la fin mais seuls 9 numéros ont été mis sur Internet, plus tard.

Il m’a semblé utile de porter ce document et d’autres qui suivront à la connaissance d’un plus grand nombre car il appartient à la mémoire collective d’une vallée et d’une région.

« Fontaine » est le lieu-dit d’Anthée qui s’étend au sud de la localité, à droite de la route d’Hastière et dénommé ainsi à cause de l’existence d’une fontaine qui, de l’avis de géologues, pourrait être une résurgence du Floyon dont les eaux coulent dans la vallée située au nord du village. A notre connaissance, cette hypothèse n’a jamais été vérifiée par la coloration des eaux du ruisseau. Cette fontaine, « sans fond » d’après une légende, coule en permanence. Ses eaux fraîches alimentent un étang ainsi que les fossés entourant le château qui fut construit à proximité. Ce dernier fera l’objet du présent article.

Au milieu du Ban d’Anthée se trouvait jadis la seigneurie de Fontaine relevant du château d’Agimont. Il est peut-être utile de rappeler [1] qu’après le décès de son frère Henri, Jean I, comte de Looz, devint propriétaire de la terre d’Agimont. A cette époque, la dignité du châtelain d’Agimont était déjà constituée en fief héréditaire. Elle était tenue par un seigneur du nom de Michel comme nous le révèle une charte donnée par ledit Jean I [2].

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Le Château de Fontaine (photo Jacques Leclère - Sorinnes)

Michel, châtelain d’Agimont, s’était marié deux fois. Sa première femme, Alix de Baîleux, lui avait laissé deux fils : Ponchelet et Jean. De la seconde, Marie de Sceuves, naquirent Michel et Baudry. Pour prévenir tout désaccord entre ses enfants, Michel régla entre eux sa succession le 3 juin 1275 en présence de Jean I, comte de Looz et sire d’Agimont, son suzerain, assisté de ses hommes féodaux. Il conféra à Ponchelet, son fils aîné, le fief de la châtellenie d’Agimont en s’en réservant l’usufruit et le droit de l’aliéner si une nécessité impérieuse l’y forçait. Investi du fief, Ponchelet en fit hommage au comte Jean de Looz puis il assigna à ses deux demi-frères Michel et Baudry, la partie du fief située au-delà des ruisseaux de Feron et d’Hermeton, vers le village et le ban d’Anthée et consistant en ban et justice dudit Anthée, en maison, terres arables, prés et bois vers Rosée et Lautenne, en cens, rentes et autres revenus, sauf bien entendu, les droits que s’y réserve le père et sauf aussi que Michel, fils, aura en pleine propriété par anticipation, la maison du père située à Fontaine. Ponchelet obtint en réalité la partie de la terre d’Agimont qui s’étend en deçà desdits ruisseaux. Jean, son frère germain, fut doté selon la loi et la coutume du pays.

Notons, au passage, que le Prince-Evêque de Liège ainsi que le comte de Namur possédaient des droits sur la seigneurie de Fontaine considérée dès 1289 comme dépendance du ban d’Anthée et comme arrière-fief d’Agimont. Un décret du souverain bailliage de Namur (reg. n° 89, f° 319, V°), du 1er juillet 1669 confirme que la seigneurie de Fontaine relevait effectivement du château d’Agimont.

C’est donc sur l’emplacement de l’ancienne demeure du seigneur de Fontaine que fut construit cet imposant château de la localité. Il date des XVe et XVIe siècles. Isolé de toute part, au centre d’une dépression boisée,« le château de Fontaine, comme l’écrit Gaillot à la fin du XVIIIe siècle, est situé dans un vallon rétréci par deux chaînes de collines dont les unes sont garnies d’agréables bocages, les autres de terres cultivées, de vergers et de pâturages, par où, en montant insensiblement, on va se rendre dans d’agréables bois qui s’étendent jusqu’à la cime ; il ne laisse pas d’être un agréable séjour. Le vallon que forment ces hauteurs est un des plus riant par l’émail de ses prairies, la quantité d’arbres fruitiers qui y sont plantés avec ordre et cultivés avec soin, et par les deux points de vue agréablement bornés qu’il offre aux yeux du spectateur, auxquels il n’échappe aucun des objets nombreux et agréablement variés de ce paysage. » [3].

Nous ne pouvons passer sous silence l’admirable article de Jean-Louis Javaux paru dans « Le grand Livre des Châteaux de Belgique », Tome I, qui nous donne une description soignée du château de Fontaine et dont nous nous inspirerons largement.

La demeure seigneuriale est bâtie sur un vaste quadrilatère aux sommets duquel s’élèvent trois tours circulaires ainsi qu’une tour carrée au nord-est. Une cour aux dimensions respectables sépare l’édifice d’une ferme en U située à l’ouest. De magnifiques jardins à la française s’étalent sur les terrasses de droite et de l’arrière. Ils comblent d’anciens fossés. Remacle Leloup nous a laissé un dessin remarquable réalisé vers le milieu du XVIIIè siècle donnant de l’ensemble une idée assez fidèle de cette construction massive qui subit d’importantes transformations avant la première guerre mondiale.

Seule la tour carrée de 8 m de côté, servant de donjon au Moyen-âge aurait été intégrée dans la maçonnerie du château au XVIe siècle. Ce vestige flanqué au nord-est devait comporter primitivement quatre niveaux. Des moellons de calcaire forment le matériau principal des murs opaques de cette tour dont l’épaisseur excède les deux mètres à la base. La partie supérieure de ce donjon, plus éclairée au moyen de petites fenêtres rectangulaires a été amputée des jambages monolithes et des linteaux en mitre qui garnissaient ces derniers. On en dénombrait deux au nord, une à l’ouest et une à l’est. A mi-hauteur, une rangée de quatre corbeaux en quart de rond assez rapprochés s’insère entre le deuxième et le troisième niveaux. Les spécialistes se perdent en conjecture au sujet de la présence de ce motif architectural.
Cette tour est l’un des sommets d’un imposant tétragone sur lequel fut construit le manoir de Fontaine comprenant deux niveaux et trois tours circulaires en pierre calcaire. Les murs extérieurs n’avaient que très peu d’ouvertures avant la restauration de cette fortification bastionnée conçue pour résister aux armes à feu. La façade occidentale se dresse entre deux grosses tours massives de plan circulaire. Chacune d’elles, voûtée d’un lourd berceau au rez-de-chaussée, supportait un troisième niveau en encorbellement.

La tour du sud-est, légèrement plus mince que les premières possède un niveau supplémentaire en brique reposant en saillie sur des consoles moulurées entre lesquelles des machicoulis ont été prévus. Mais cet aménagement datant probablement du début de ce siècle ne figure pas sur le dessin de Remacle Leloup.

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Le Château de Fontaine (photo Jacques Leclère - Sorinnes)

Sur un plan archéologique, il est regrettable que certaines transformations des XVIIe et XVIIIe siècles aient disparu lorsque le château subit en 1910 les importantes modifications dont nous parlerons plus loin.
 [4]

Les différents propriétaires du Château de « Fontaine »

A qui appartint le domaine de Fontaine et par qui le château fut-il habité successivement ?

A notre connaissance, on peut citer :

Dame Yde de Fontaines, li Meresse d’Anthée (vers 1289) [5]...

Aelis d’Oignies, Dame de Fontaine et du Ban d’Anthée, qui épousa, en 1437, Jean de Senzeille, seigneur de Daussois [6].
...

Jacques de Senzeille, Vicomte d’Aublain, seigneur de Mainiléglise, Daussois et d’Anthée, grand Bailli de Namur et Capitaine du Château, marié à Mademoiselle Agnès de Berghes, décédés respectivement le 16 mai 1524 et le 20 octobre 1535 [7].
...

Le château fut habité par le seigneur de Hoemen en 1626 [8].

Philippe IV, roi d’Espagne, céda par engagère le quart (les trois quarts mouvaient du château d’Agimont) de la seigneurie du Ban d’Anthée pour 2.800 florins payés le 12 novembre 1626 à [9] :

1. Gérard de Groesbeek (relief 4 mai 1635) ;

2. Jacques, comte de Groesbeek et Utermeling, petit-fils du précédent. Il vendit Anthée, le 1er avril 1668 à

3. Fr. de Boisschot, comte d’Erps

4. Ch.-Fr. de Boisschot, fils du précédent, vendit la seigneurie le 23 octobre 1731 à

5. Pierre Jacquier, de Fontaine, écuyer, marié à Madame Jeanne Marguerite Godart, Toparque de Fontaine, Gochenée et du Ban d’Anthée, décédé le 12 juin 1732.

6. Jacques-Gabriel, baron de Jacquier, petit-fils de Pierre (relief 18 juillet 1736) époux de Marie, comtesse de Wignacourt (relief d’usufruit 1er février 1744).

7. Laurent-Antoine, baron de Rosée, petit-fils mineur des précédents (relief 16 décembre 1766).

La famille de Jacquier de Rosée vendit le château de Fontaine au comte de Robiano en 1840.

Sa fille, Jeanne, épouse du baron Gustave de Senzeille, en devint l’héritière mais n’ayant pas d’enfant, elle le laissa au Comte Fernand de Beaufort. Celui-ci le vendit en 1907 au vicomte Eugène de Jonghe. Par héritage, le château devint la propriété de son gendre, le baron René Boël, industriel. Ce dernier le céda enfin à M. Swaelens. Il en est le propriétaire actuel (1983).

Restauration du Château en 1910

Cette demeure seigneuriale fut d’abord convertie en hôtel-restaurant puis divisée en appartements dont certains ont été acquis par différentes personnes.

Manifestant un vif intérêt pour l’architecture médiévale, le vicomte Eugène de Jonghe envisagea les importantes transformations du château lors de sa restauration complète avant la première guerre mondiale. Le plan de l’ensemble a été pratiquement conservé. Les murailles extérieures furent percées pour laisser pénétrer plus de lumière. De nouvelles fenêtres à croisée et de nombreuses baies furent aménagées à cet effet tout en respectant une certaine symétrie. L’aile sud fut supprimée pour mieux éclairer la cour centrale ou cour d’honneur. Les grosses tours de la façade occidentale furent rehaussées. La tour carrée dont l’étage supérieur restauré en partie pour être surmonté d’un niveau aveugle, fut couverte au moyen d’une imposante toiture pyramidale. L’intérieur du château fut décoré avec des boiseries Régence et d’autres en noyer du XIXe siècle. Des cheminées gothiques et baroques furent ajoutées pour garnir différentes salles.

La ferme se trouvant à l’ouest n’a pas été épargnée au cours de cette restauration. Elle fut probablement bâtie au XVIIIe siècle comme semble l’attester la fidèle « restitution » des portes des établies dans chaque aile latérale. L’ancien corps de logis et la grange dont la clé du portail surbaissé indique la date de 1714 encadrent le porche d’entrée qui n’avait jamais été conçu de la sorte.

Les travaux réalisés au début de ce siècle se sont concrétisés par l’adjonction d’une galerie en brique à la partie supérieure du porche dans laquelle des rainures furent aménagées pour rappeler les glissières d’un pont-levis et par la construction de trois tourelles circulaires se détachant des murs de l’aile gauche de la ferme. Leur base est en pierre. Elles se terminent par une maçonnerie en brique surmontée d’une toiture conique.

Signalons enfin que les terrasses situées au sud et à l’arrière du château charment l’œil qui contemple de beaux jardins à la française. Quatre grands parterres sont entretenus avec soin. L’un d’entre eux reproduit avec une fidélité remarquable, grâce à ses buis taillés, le motif du dessin qui ressort du pavement de la cour d’honneur. A l’ouest, une magnifique allée qui longe le potager emmuraillé va se perdre dans les grands bois d’une superficie de 262 hectares.

Les personnes âgées du village que nous avons connues dans notre enfance nous contaient que la fontaine bordée d’arbres et de laquelle s’écoule continuellement une eau fraîche et limpide est une fontaine sans fond. Le châtelain d’une certaine époque y aurait trouvé la mort en rentrant de voyage. Son carrosse attelé de plusieurs chevaux s’égara dans l’épaisse obscurité et s’engouffra dans les eaux profondes. Des sondages furent effectués en vain. On prétend que, depuis lors, la fontaine n’attire personne vers ses bords mystérieux. Elle serait même redoutée du passant qui se promène dans ce coin paisible. C’est sans doute la raison pour laquelle on planta une couronne d’arbres entrelacés de charmes afin de constituer une ceinture protectrice isolant cet endroit dangereux. Nos mamans nous racontaient aussi volontiers cette histoire pour nous dissuader d’aller rôder dans ces parages et de nous y noyer par imprudence.

Jean COLLARD.

[1Chartes namuroises inédites (Seconde série : ASAN, T. XXIV, page 361), ainsi que ASAN, T. XXVII, pp. 256, 257 et 261 à 264.

[2Original sur parchemin, les quatre sceaux enlevés, aux Archives de l’Etat à Namur.

[3Gaillot - Histoire générale, ecclésiastique et civile de la Ville et Province de Namur. Tome IV, pp. 52 à 56. - Liège 1789.

[4Jean-Louis Javaux - Article publié dans Le grand livre des châteaux de Belgique. - Tome 1 - Châteaux forts et châteaux-fermes P. 113.

[5L’Administration et les Finances du Comté de Namur du XIIIe au XVe siècle. Sources-11 Cens et Rentes du Comté de Namur au XIlle siècle - publiés par P.-P. Brouwers, Tome II (21 partie) pp. 342 à 347 inc. - Namur : Wesmael-Charlier, Editeur, 1911.

[6Vitraux de l’église d’Anthée, détruits en 1940 (inscription)

[7Eglise d’Anthée : pierre tombale encastrée dans le mur

[8Anthée - Registres paroissiaux conservés aux Archives de l’Etat à Namur

[9ASAN - Tome XXII, pp. 14 et 15