Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

LES SEJOURS DE FELICIEN ROPS A ANSEREMME

5 août 2007 - Michel HUBERT

Etant enfant , lors des vacances , j’allais me baigner à l’île d’amour à Anseremme : la Meuse était alors propre et il existait encore des étés dignes de ce nom.
Le lieu semblait magique pour des artistes du siècle passé comme en témoigne l’article que j’ai retrouvé sur Félicien Rops et ses amis.

Anseremme est devenu un charmant et pittoresque endroit de villégiature.

Jadis l’abbé de Saint-Hubert, en Ardennes, était seigneur du village et y possédait un « refuge » au bord de la Meuse. Ce petit château du XVe siècle, ou moutier, autrement dit monastère de villégiature pour les moines de l’abbaye, a été conservé et soigneusement restauré par un propriétaire intelligent. Lorsque l’abbé venait à Anseremme. il y avait droit de justice, et les manants étaient tenus, d’après ses privilèges, de le pourvoir en literies, lui et les gens de sa suite.

Le Repos des Artistes il y a soixante ans. (article écrit en 1933)

Les comtes de" Rochefort avaient le droit de seigneur sur le cours de la Lesse, depuis Mirwart jusqu’à Anseremme.
En 1719, l’abbé de Saint-Hubert donna l’ordre d’abattre une digue élevée par le comte de Rochefort près du moulin des moines. à l’embouchure de la Lesse ;ce qui donna lieu à un long et curieux procès, dans lequel intervint la cour de Wetzlaer.
Jadis. de vieux arbres ombrageaient le prieuré, mais l’hiver rigoureux de 1879 les a fait périr.

Le coin reste néanmoins séduisant avec sa charmante île de Noyon-Pré,

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Bains à l’ ïle d’amour

l’île d’amour, comme on rappelle. et son beau rocher contre lequel s’adosse la célèbre auberge des Artistes. L’auberge a fait peau neuve, s’est haussée d’étages, agrandie, quoiqu’on retrouve encore dans le bâtiment, l’ancienne hôtellerie. La voici, note le sympathique propriétaire, telle qu’elle existait, il y a une soixantaine d’années, lorsque Rops et ses compagnons fréquentaient le « Repos des Artistes ». Il nous montre cette amusante photo où l’on voit, sur le seuil empierré de la maison, sous le store qui le protège du soleil, trois artistes dont l’un, qui pourrait bien être Rops, devant son chevalet, est en train de peindre un coin tout proche de l’auberge,
La salle à manger, avec ses murs gris, joyeusement illustrés de diverses manières, où l’on voit des panneaux peints, des croquis, des pochades, des sonnets, et, brochant sur le tout, cette inscription dont l’auteur est Jean d’Ardenne, au-dessus de la cheminée :

« En ce séjour calme et tranquille

Nous coulons des jours innocents,

Et nous bravons dans cet asile,

Les entreprises des méchants. »

Aux murs, différents tableaux de l’époque où sejourna Rops.
Sollicité par trop d’amateurs, le propriétaire a dù se résigner à se séparer de vieilles portes et d’une table où Rops avait peint la « Baie de Monaco », un « Paysage de Klampenborg », et un « Pèlerinage », qui font partie aujourd’hui de collections privées et qu’on a pu admirer lors d’une exposition des œuvres de l’artiste.

« Mais, proclame M. Boussingault, je n’ai pas voulu me séparer de ceci » : et il nous montre l’enseigne qui, pendant plus d’un demi-siècle fut fouettée par la pluie et ballotée par le vent au-dessus de la porte d’entrée de l’auberge ; celle-là même que Théodore Baron, Maurice Hagemans et Félicien Rops décorèrent d’un fond de paysage surmonté des mots : « Auberge.Au Repos des Artistes ».

Cela se passait vers 1868. M. Boussingault père, note M.Kunel, dans une belle étude consacrée à Rops, d’où nous tirons ces détails, - aimait à raconter la venue vers cette date, d’un homme de lettres, journaliste et grand voyageur, à l’Auberge des Artistes. Il y arriva certain jour, à la vesprée, fatigué, harassé ; y trouva l’omelette chaude qui l’attendait et le gîte qu’il désirait. C’était Léon Dommartin, qui parcourait alors le pays et préparait son « Guide du Touriste dans les Ardennes ». C’est lui surtout qui fit connaître l’auberge, qui lui servit longtemps de pied-à-terre.

L’équipe du « Pigeon Vole » et de « Miss Brunette », Rops, Jules Trépagne, Armand Dandoy, connaissaient la maison. Ils possédaient au bord du fleuve, à cinquante mètres, un garage pour leurs canots. Ce sont là les premiers fidèles qui donnèrent l’essor à ce qu’on appela la « Colonie d’Anseremme »,

Bientôt, d’autres artistes, de Belgique et de France, s’amnenèrent à Anseremme. C’est ainsi que, tour à tour, passèrent : les écrivains Théo Hannon, Charles Deulin, Victor Hallaux, Emile Verhaeren, Georges Rodenbach, Henri Liesse, Eugène Demolder, Charles Decoster. Max Waller ; les artistes Louis Artan, Auguste Danse, Louis Dubois, Charles Hermans, Théodore Baron, Hipolyte Boulenger, Henri Degroux, Eugène Verdeyen, Alfred Stevens, Gilsoul., Courtens, Charlet, Dillens, De Keyser, Tae1mans, Waegemans, A. Verhaeren et combien d’autres !

Dès l’aube, on est éveillé par des chansons. Les dames s’occupent un peu du ménage, suppléant à l’insuffisance du service. C’est qu’il n’y a dans la cuisine, cette cuisine bien wallonne que Rops a gravée, avec ses jambons au plafond et son crucifix sur la cheminée, que la mère Boussingault et ses deux filles, Adèle et Génie, occupées du matin au soir au fourneau. Le père Auguste, lui, a pour fonction de prendre des apéritifs avec ces Messieurs, qui s’octroyent de nombreux « gendarmes » (grandes gouttes) chaque jour.

« Un jour, raconte Jean d’Ardenne, à l’heure du bain, Armand Dandoy., bon photographe de paysages avec figures, nous réunit au nombre de trente-deux. devant son objectif, en plein air, au bord du fleuve, sous le ciel bleu. L’équipe du Pigeon Vole, notre petit bateau qui va si bien sur l’eau, et le bateau lui-même occupaient l’aile droite du groupe. »

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Colonie d’Anseremme 1872
(Collection de photos de Michel HUBERT)

M. Boussingault a conservé cette photographie intitulée "la colonie d’Anseremme" qui est curieusement et solidement encadrée. C’est un document précieux, daté du 12 septembre 1872.

L’on y voit Caroline Dandoy, sœur de Charles de Coster, qui occupe le centre, l’ombrelle à l’épaule.

Dommartin se trouve à côté d’elle.

Derrière eux, c’est Taelmans, en chapeau de paille et devant, accroupi sur l’herbe, Charles Hermans, les cheveux au vent.

A droite, Van der Hecht parlerait à une jeune fille.

Vers la gauche Herbo apparait en chapeau de feutre ; près de lui, Julien Dillens, portant la blouse, se penche. A l’extrême, Rops, à la tête de tzigane et le corps zébré par sa vareuse.

Il est entouré vraisemblablement de Marlaive et de Trépagne, en canotiers.

Impossible de mettre un nom sur les autres figures, où l’on sait devoir se trouver les excellents artistes qui fréquentaient alors le Repos des Artistes.

Rops fit de longs et fréquents séjours à Anseremme. Le brillant artiste, très personnel, y a joué le rôle d’entraîneur et, jusqu’à un certain point, celui d’instructeur parmi cette légion d’artistes. II y faisait figure, note M. Kunnel, de joyeux convive, de gai compagnon, et, sans qu’il s’en doutât, de maître.

Quant à l’auberge, elle a conservé un cachet bien particulier et elle continue à faire sa réclame sur le ton enjoué de ses anciens bonisseurs.

L’endroit est, du reste, charmant et le patron est accueillant, comme il est de tradition dans la famille,

Extrait de « Sambre-et-Meuse » organe officiel du Cercle des XI série 2 n°1 juin 1933

Michel M.E.HUBERT