Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

UN PRIX NOBEL A LEFFE-DINANT :LE PERE DOMINIQUE PIRE

29 octobre 2007 - Michel HUBERT

Nous évoquons ici un enfant de Leffe, devenu créateur de l’aide aux personnes déplacées, fondateur des Iles de Paix qui lui valurent le prix Nobel de la Paix 1958 ,un grand humaniste, un homme aux idées pluralistes très en avance sur son époque,

La jeunesse

La vie de Dominique Pire commence dans 1a vallée de la Meuse, à Dinant, le 10 février 1910. C’est dans le quartier de Leffe que Dominique, dont le prénom de baptême est Georges, a grandi. Il est l’aîné d’une famille catholique de quatre enfants (deux garçons et deux filles). Son père, instituteur, était sévère et méticuleux. Sa mère, généreuse et tolérante, aura sur ses enfants une grande influence.

Durant la première guerre mondiale, ils devront se réfugier en Bretagne (Rennes) puis en Normandie. Le petit Georges restera marqué par cette expérience douloureuse de déracinement.

A l’âge de onze ans, il entre au collège Notre-Dame de Bellevue, institution diocésaine surplombant la ville de Dinant. Il se comporte en élève consciencieux sans être un premier de classe.

Progressivement, il va s’épanouir dans ses études. Mais c’est en rhétorique seulement qu’il commence à se développer, à travailler intelligemment,à devenir un travailleur méthodique et consciencieux.
Au collège, il fait partie d’un cercle de théologie animé par un surveillant .Les participants y étudient des passages de la Somme de Saint Thomas d’Aquin. Delà lui vient le goût pour la théologie.

Au cours de cette scolarisation, Georges Pire sent naître en lui le désir de la vie religieuse mais il aspire aussi à devenir médecin. Âgé de 16 ans, il annonce son projet de devenir religieux à ses parents. Ces derniers le poussent à entrer au séminaire Il ne veut pas être curé de paroisse et trouve qu’on prie trop chez les moines.

C’est lors d’une retraite au couvent dominicain de la Sarte que l’adolescent découvre la vie dominicaine. Il parle lui-même de « coup de foudre ». Il sera donc frère prêcheur et rien d’autre.

Frère Dominique : étudiant, professeur, curé

A 18 ans, le 14 septembre 1928, il entre dans l’Ordre des frères prêcheurs. Il reçoit sa formation au couvent de la Sarte (Huy). Au début du noviciat, il reçoit le nom de Henri-Dominique (allusion à Henri-Dominique Lacordaire).
Dominique Pire est aussi un farceur. D’ailleurs, quand il est en famille, il plaisante jusqu’à exaspérer les siens. Au couvent, on raconte qu’il mettait des confettis dans le capuchon de ses confrères. Au moment du repas, les• frères mettaient le capuchon et certains recevaient alors une pluie de papier dans leur soupe.

Le 23 septembre 1929, il fait profession simple ;
Après sa profession solennelle (23 septembre 1932) il est envoyé à Rome pour faire des études de morale.
Cette vie à l’étranger lui a permis de sortir de son cocon.
Il y étudie la théologie et l’histoire des religions qui va le marquer

Ce choc intellectuel va marquer toute sa conception de la vérité. En effet, pour lui, les non catholiques ont aussi leur part de vérité.

Il y reste cinq ans au tenue desquels il obtient un doctorat. La thèse porte sur l’apathie, le fait de ne pas avoir de passions. Faut-il renoncer à se laisser guider i par la sensibilité ? Il a critiqué cette philosophie de l’indifférence en privilégiant la compassion.

Durant cette période, il est ordonné prêtre (le 15 juillet 1934). De retour en Belgique, il suit les cours de sciences politiques et sociales à Louvain pendant une année. Il se plonge dans les cours avec ardeur. Il sort parfois de son travail pour visiter les enfants recueillis par des soeurs. A cette époque, il se déclare bouleversé par le regard des enfants, rempli d’espoir et d’inquiétude. La détresse qui se lisait sur le visage des enfants heurta le jeune dominicain. « 
Il se produisit un déclic en lui : il devait faire quelque chose.

Dominique Pire a souvent dit qu’il n’était pas un intellectuel et qu’il n’était pas fait pour l’enseignement. Pourtant, à 27 ans, il devient professeur de morale au couvent de formation de la Sarte. Il enseignera pendant 8 ans. On rapporte que ses cours étaient ennuyeux et formels. C’était en partie dû au fait qu’il fallait transmettre un savoir classique sans sortir du cadre. Dominique s’est acquitté de cette tâche par obéissance.

En même temps, il travaille comme aumônier scout. Son totem était « Croc-blanc tenace ». Le scoutisme lui tenait à coeur du fait de son goût de l’amitié et de sa passion pour la nature.
Dominique Pire devînt l’aumônier des guides neutres.
Aidé par les guides, il crée une plaine de jeux (1938) ainsi qu’un service d’entraide familiale (SEF). Les jeunes filles accompagnaient le travail scolaire des enfants. C’est ainsi qu’elles découvrirent la misère de certaines familles et que le service d’aide fût créé.

Comme il l’avait expérimenté au collège, il anime également des cercles théologiques pour les guides, à Huy et Bruxelles. Là, ils réfléchissaient notamment pour savoir comment vivre en chrétien dans un monde pluraliste.
Lorsque la deuxième guerre mondiale éclate, il entre dans la résistance comme aumônier d’un secteur de l’année secrète. Il va aussi ravitailler un millier d’enfants, ces derniers étant connus par les stations de plein air qu’il avait mises en place. Son courage lui a valu plusieurs décorations.

Après la guerre (1946), Dominique Pire est nommé curé de la paroisse de La Sarte, poste qu’il occupera jusqu’en 1953. Ayant pourtant accueilli cette nouvelle sans grand enthousiasme, il met immédiatement son talent d’organisateur au service des paroissiens. Il veut visiter chaque foyer. Il fera vingt-cinq visites par semaine. Il lance un journal paroissial, des œuvres sociales et des animations multiples. Toujours, il fait preuve d’attention pour les plus démunis.

Son poste lui donne un certain prestige et cela lui pèse. En effet, il ne veut pas être un homme de pouvoir ni un agent de la puissante Eglise catholique. Dominique Pire a toujours privilégié une certaine discrétion. afin d’être proche des non-croyants. Il est opposé à toute forme d’ « apostolat d’agression » ainsi qu’aux discriminations entre bons catholiques et les autres gens. Les gens l’appréciaient parce que il était sans arrière-pensée.

Le choc des personnes déplacées

En 1949, un tournant s’opère dans la vie du prêtre. En effet, il a l’habitude d’inviter un orateur extérieur au cercle de théologie qu’il anime. Le 27 février 49, il fait venir un américain ayant dirigé un camp de quatre milles réfugiés en Autriche. Ces derniers venaient de l’Est d’où ils avaient fui les combats. Il y en avait des milliers d’autres, regroupés dans différents camps en Autriche et en Allemagne. Le conférencier raconte qu’il a démissionné du fait qu’il ne supportait plus son impuissance face à la situation. Les Etats victorieux étaient disposés à réinsérer les réfugiés les plus rentables (des maçons, par exemple).

Cependant, il restait un groupe non rentable : le « Hard Core » (Noyau dur). Ce noyau était composé de malades, de vieillards, de femmes et d’enfants. Ils étaient complètement abandonnés dans des baraquements insalubres. Bouleversé par cette description, Dominique Pire veut réagir de toutes ses forces. Chacun réfléchissait à ce qui pourrait être fait pour les réfugiés. Ils décidèrent d’écrire aux réfugiés dont ils avaient les noms. L’Aide aux Personnes Déplacées était née.

Dominique Pire part immédiatement pour l’Autriche dans le but de se rendre compte de la situation. Il s’y rend sans visa ni passeport car le temps presse. La-bas, il visite différents camps et mesure l’ampleur des besoins. Sur place, il constate la présence de bonnes volontés. Toutefois, il est choqué par les
discriminations au sujet de l’assistance humanitaire., par le fait que chaque bienfaiteur avait sa clientèle : protestants, orthodoxes, ou catholiques ou sa préférence de pays d’origine.

Or, la misère avait laminé les D.P.(Personnes déplacées),les rendant tous dignes d’intérêt, puisqu’ils étaient des hommes, c’est-à-dire des frères.
Parce que tout homme est un frère, il a un droit à la dignité que Dominique Pire entend faire respecter dans la mesure du possible.

Dorénavant, sa vie sera sans repos. Il ne pensera plus qu’au sort des personnes déplacées, ce qui lui causera de nombreuses insomnies. Il fallait qu’ il trouve des solutions réalistes. Dominique Pire élabore un plan d’action, constituant’« aide aux personnes déplacées ». Il crée un réseau de parrainages. De nombreuses
personnes sont sollicitées pour écrire et envoyer des colis aux réfugiés Il veut qu’on leur témoigne de l’attention pour restaurer leur dignité. Il y aura jusque 18000 parrainages.

Il fonde également quatre homes pour personnes âgées réfugiées ainsi que les villages européens. Le premier home est ouvert à Huy, le 2 septembre 1950.Dominique Pire a choisi vingt personnes pour vivre dans cette personne. Ce sont des couples russes et de milieux divers. Dominique Pire a prévu une chapelle et a fait appel à un pope pour l’accompagnement spirituel des habitants. Cela lui vaudra les foudres du doyen de Huy.

Homes :

Huy (1950)
Esneux (1951)
Aartselaar (1953)
Brame-le-Comte (1954)
,

Afin de favoriser une intégration sur place, à proximité des villes, il bâtit des villages regroupant une vingtaine de familles par village. II s’agit de créer un hameau à proximité d’une usine de sorte que les gens puissent s’intégrer et non se replier en ghetto. Il y aura au total 7 villages européens, installés en l’espace de six années. Le premier sera construit à Aix-la-chapelle en 1956.

Villages européens :

Aix-la-Chapelle (Allemagne) (mai 56),
Bregenz (Autriche) (septembre 56)
Augsbourg (Allemagne) (mai 57)
Berchem Sainte Agathe (Belgique )(mars 58)
Spiesen (Allemagne)(septembre 58)
Wuppertal (Allemagne) (mai 1959)
Euskirchen (Allemagne) (mai 1962)

Certes, l’ oeuvre est d’une faible envergure par rapport à l’ immensité du nombre

En raison de ces nombreuses entreprises, Henri-Dominique devient un bourreau de travail. Il a lui-même reconnu qu’il n’était heureux que anéanti par le travail. Il lui faut rencontrer des gens de tous bords, convaincre les autorités, briser les résistances. Il publie un bulletin d’information (80000 exemplaires), collecte des fonds, visite les camps, réponds au courrier abondant. Il voyage et fait des conférences pour sensibiliser l’opinion publique

Le frère Pire a toujours refusé d’appartenir aux organismes catholiques en raison d’une volonté de neutralité, ce qui lui a causé nombre de critiques. Il a déçu plus d’un catholique bien pensant en répondant qu’il ne se souciait pas d’évangélisation mais de dignité. Il soulignait cependant qu’il recevait des dons tant des évêchés que des loges maçonniques. Par ailleurs, il avait le talent de faire travailler ensemble des gens aux horizons forts différents. Pas à pas, Henri-Dominique réalisait son projet d’une «  Europe du coeur  ».

Le Prix Nobel

L’esprit qui l’animait a été remarqué et lui a valu le Prix le plus prestigieux du siècle : le Prix Nobel. Le 10 novembre 58, le Prix Nobel de la Paix lui est décerné en récompense pour son travail en faveur des populations abandonnées. Le 10 décembre, Dominique Pire reçoit officiellement le Prix.

Comment cela s’est-il passé ?
En effet, c’est une période au cours de laquelle il recherche des fonds avec empressement, notamment pour financer les homes. Il écrit à diverses fondations dont la fondation Alfred Nobel. Cette dernière informe que l’octroi d’une somme d’argent dépend de l’attribution du prix. Un ami, Fernand Dehousse, président du Conseil de l’Europe, introduit la candidature de Dominique Pire. De fait, les candidats doiventnécessairement être présentés par des personnalités honorables (ministres, parlementaires, anciens Prix Nobel). Un comité est ensuite chargé de sélectionner un lauréat (personne ou institution).

Le 10 décembre 1958, à Oslo, le Prix Nobel de la Paix est remis à Dominique Pire
Depuis cet événement, son crédit moral est encore renforcé. Il reçoit de nombreuses sollicitations du monde entier. Hélas, il ne peut répondre à toutes les demandes, ce qui lui cause un douloureux déchirement.

Nouvelles fondations : L’université de Paix et les Iles de Paix

Un certain nombre de jeunes gens viennent lui proposer de l’assister dans son action. C’est pour eux que Henri-Dominique fonde, le 10 avril 1960, l’Université de Paix à Huy (Tihange). Son objectif est de réunir des jeunes de tous les horizons pour étudier et découvrir les moyens qui conduisent à la paix entre les hommes.

Durant les sessions, qui duraient parfois .quinze jours ou un mois, chacun pouvait prendre conscience de ses préjugés et du dénominateur commun entre êtres humains. Des jeunes de tous continents et de toutes religions se réunissent pour réfléchir ensemble. Une cinquantaine de nationalités y ont été représentées.

Les 8 professeurs provenaient d’universités ou étaient des personnalités renommées
C’était une forme avant-gardiste de dialogue interculturel et même interreligieux.
Et nous sommes en 1960 !

Dominique Pire a toujours suivi son intuition : faire travailler des gens ensemble fait croître le respect mutuel. L’assistance aux réfugiés et l’Université de Paix en est des concrétisations. Il y a aussi les IIes de Paix.
En effet, Dominique Pire a progressivement étendu son rayon d’action aux dimensions du monde. Après qu’un cyclone ait dévasté une région de l’actuel Bangladesh, Dominique Pire se rend sur place afin d’évaluer les dégâts et le type d’aide à apporter. Un an après, il reviendra afm de fonder la première île de Paix, en
1962.

L’île désigne une région délimitée. Il faut s’assurer qu’elle puisse se développer par ses propres moyens Le projet de Gohira était d’apprendre, pendant 5 ans, à une population de 10 à 20.000 personnes à se développer en améliorant les techniques agricoles, en suscitant des coopératives. En plus de cela, il y avait une assistance médicale et un travail culturel. Pour y arriver, Dominique Pire savait s’entourer de gens compétents.

Cette opération, remportant un vif succès, a fait tache d’huile. Une seconde île fut réalisée en Inde, suivie de beaucoup d’autres.

Un prêcheur infatigable

Dans la dernière partie de sa vie, Dominique Pire intervient souvent pour lancer des appels à la paix. En avril 68, suite à l’assassinat de Martin Luther King, il proteste vigoureusement dans les médias en affirmant : Or, ils devaient tout deux effectuer une mission de médiation pour la pacification au Vietnam. En mai 68, devant un millier de jeunes allemands, à Frankfort, il plaide pour la paix.

Lors de la répression du « Printemps de Prague » par les soviétiques, Dominique Pire intervient en faveur des étudiants tchécoslovaques. Cinquante jeunes tchèques sont pris en charge par l’Aide aux personnes déplacées. Un bon tiers sera accueilli en Belgique.
Le Prix Nobel monte encore au créneau au moment de l’assassinat de Bob Kennedy (5 juin 1968), frère de John-Fitzgerald (mort en 63). Sur les ondes de la radiotélévision belge, il fustige la violence et préconise la fraternité.

Le 10 décembre 1968, à l’occasion du vingtième anniversaire de la déclaration universelle des droits de 1’homme, Dominique Pire dénonce« l’anniversaire de la méconnaissance universelle des droits de l’homme. C’est sa dernière intervention remarquée.

Le 30 janvier 1969, il meurt des suites d’une thrombose cérébrale. Il est alors âgé de 59 ans. Il a été enterré au cimetière de La Sarte (Huy). « Ici repose le Père Pire, Prix Nobel de la Paix, qui fut la voix des hommes sans voix », lit-on sur sa tombe.

Texte réalisé et résumé à partir d’un original de notre historien spécialiste de Leffe Claudy Burnay

Avec son aimable autorisation

Michel M.E. HUBERT